Avis d'experts | Risques assurantiels en 2026 : enseignements de la cartographie France Assureurs
Une hiérarchie des risques stable, un environnement profondément transformé
La cartographie prospective des risques 2026 publiée par France Assureurs met en évidence une hiérarchie globalement stable des risques pour le secteur assurantiel. Le risque cyber demeure en tête des préoccupations pour la neuvième année consécutive, tandis que les risques économiques, politiques et climatiques restent durablement positionnés parmi les risques majeurs.
Au‑delà de ce classement, cette cartographie illustre l’évolution de l’environnement dans lequel opèrent les assureurs et réassureurs. Les risques se caractérisent désormais par des niveaux de criticité proches, des horizons de matérialisation plus courts qu’auparavant et des interactions de plus en plus fortes.
Le secteur fait ainsi face à un contexte où les chocs ne se succèdent plus de manière isolée, mais tendent à se produire de façon plus simultanée. Cette évolution renforce la nécessité de dépasser une lecture strictement segmentée des risques au profit d’une approche plus intégrée.
Le risque cyber et technologique : un enjeu durable de continuité et de transformation
Le maintien du risque cyber à la première place du classement ne constitue pas une surprise : il s’agit du principal risque identifié par le secteur depuis plusieurs années. Le cyber s’est imposé comme un enjeu central de continuité d’activité, affectant directement le fonctionnement opérationnel et de la chaîne de valeur des assureurs.
L’enjeu ne réside plus seulement dans la fréquence des incidents, mais dans la sévérité des scénarios redoutés, en particulier ceux susceptibles de générer des pertes simultanées sur plusieurs portefeuilles. Les phénomènes d’accumulation, liés aux dépendances communes - prestataires cloud, éditeurs de logiciels, fournisseurs de services numériques, infrastructures critiques - compliquent fortement l’évaluation de l’exposition réelle des assureurs. Dans cette perspective, les régulateurs renforcent la surveillance du registre des tiers critiques et des dispositifs de gestion des incidents, accordant une attention accrue à ces dépendances désormais considérées comme des points de vulnérabilité majeurs pour l’ensemble du secteur.
À ces dépendances s’ajoute une dimension géopolitique croissante. Les cyberattaques s’inscrivent de plus en plus dans des logiques de déstabilisation, d’influence ou de conflictualité hybride, ciblant des acteurs économiques ou institutionnels stratégiques.
Dans ce contexte, l’essor rapide de l’intelligence artificielle générative constitue un facteur de transformation majeur pour le secteur. Elle agit à la fois comme un facteur d’aggravation du risque cyber, en facilitant l’automatisation et la sophistication des attaques, et comme un risque stratégique à part entière.
En effet, l’IA est susceptible de bouleverser le modèle économique des assureurs et de remettre en question les avantages compétitifs existants, comme l’illustrent les réactions récentes des marchés face à l’émergence de comparateurs et d’intermédiaires fondés sur l’IA. Dans ce contexte, la capacité d’adaptation des acteurs devient essentielle, alors que s’intensifient les interrogations sur la soutenabilité des modèles et sur la maîtrise des nouveaux usages. Parallèlement, les régulateurs durcissent le cadre applicable aux systèmes d’intelligence artificielle, notamment ceux classés à haut risque, en exigeant une transparence renforcée sur leur fonctionnement et une clarification des responsabilités liées à leur déploiement, afin d’en garantir un usage sécurisé et conforme aux standards prudentiels.
Ces évolutions impliquent également un renforcement des exigences internes concernant la qualité et la gestion des données, l’explicabilité des modèles et la conformité réglementaire, tout en soulevant, à moyen terme, de nouvelles questions sur l’assurabilité, l’évolution du cadre prudentiel et la supervision des technologies d’IA.
Le risque climatique : un risque structurel aux implications économiques croissantes
Bien qu’en léger recul dans le classement 2026, le risque climatique demeure un risque structurel de long terme pour le secteur. Il se caractérise par une intensification des événements extrêmes, tant en fréquence qu’en sévérité, avec des impacts financiers significatifs et une pression croissante sur les équilibres économiques des modèles d’assurance.
Au-delà de la sinistralité, le climat exerce une pression croissante sur les équilibres économiques du modèle assurantiel. L’inflation des coûts de réparation et de reconstruction, la tension sur les capacités de réassurance et la concentration des expositions dans certaines zones géographiques renforcent les défis de durabilité.
Les mécanismes publics de solidarité jouent un rôle central dans l’absorption des chocs climatiques, notamment dans certains pays d’Europe, dont la France. Les ajustements des régimes de catastrophes naturelles et l’évolution des surprimes permettent de sécuriser le financement à court terme. Ils mettent toutefois en lumière les limites de durabilité à long terme, dans un contexte de contraintes budgétaires accrues.
Ces enjeux soulèvent des questions fondamentales sur l’assurabilité de certains territoires ou activités, ainsi que sur le partage du risque entre assureurs, assurés et puissance publique.
Les risques économiques et politiques : des facteurs transversaux de propagation
Les risques économiques et politiques figurent parmi ceux jugés les plus critiques, en particulier en raison de leur horizon de matérialisation rapproché. Inflation persistante, ralentissement de la croissance, tensions sur les finances publiques et instabilité géopolitique influencent directement l’environnement assurantiel.
Ces facteurs jouent avant tout un rôle transversal, amplifiant la fréquence et la sévérité des autres risques majeurs :
- Hausse généralisée des coûts de sinistres ;
- Pression accrue sur la rentabilité technique ;
- Volatilité renforcée des marchés financiers et tensions sur la liquidité, impactant les placements des assureurs et l’épargne des ménages ;
- et capacité réduite des assurés à absorber les ajustements tarifaires, fragilisant davantage l’équilibre économique du secteur.
Les risques politiques contribuent également à un environnement réglementaire et prudentiel plus complexe, renforçant la corrélation entre risques et la difficulté du pilotage stratégique.
Une convergence des risques au cœur des enjeux prudentiels
L’un des enseignements structurants de la cartographie 2026 réside dans la convergence croissante des principaux risques auxquels est exposé le secteur assurantiel. Les risques cyber, climatiques, économiques et géopolitiques présentent désormais des caractéristiques communes, notamment une incertitude accrue sur la fréquence et la sévérité des chocs, des effets de corrélation renforcés et des limites plus marquées des mécanismes de mutualisation traditionnels.
Dans ce contexte, le cadre prudentiel de Solvabilité II, et en particulier l’ORSA, joue un rôle central en incitant les organismes d’assurance à intégrer des scénarios combinés, à analyser les dépendances et concentrations de risques, et à assurer la cohérence entre politique de souscription, allocation du capital, stratégie de réassurance et politique d’investissement.
Notre point de vue : vers un pilotage plus intégré des risques assurantiels
La cartographie des risques 2026 met en évidence un niveau de maturité élevé dans l’identification des principaux risques auxquels est exposé le secteur assurantiel.
Les risques majeurs sont désormais bien identifiés et documentés ; l’enjeu réside dorénavant dans la capacité à appréhender leurs interactions et leurs effets cumulatifs.
La gestion des risques ne peut plus se limiter à une hiérarchisation statique. Elle doit s’appuyer sur une lecture plus dynamique, intégrant les chaînes de dépendances, les points de concentration et les mécanismes de propagation entre risques techniques, financiers, économiques et institutionnels.
Dans ce contexte, le pilotage doit s’appuyer sur une lecture plus dynamique des expositions, intégrant les dépendances entre risques techniques, financiers, économiques et institutionnels, ainsi que les phénomènes de concentration et de corrélation. Cette dynamique est par ailleurs renforcée par l’accélération des usages de l’intelligence artificielle dans l’assurance, qu’il s’agisse de la tarification dynamique, de l’automatisation de l’évaluation des risques ou de la mise en place de mécanismes explicatifs indispensables au maintien de la confiance des assurés.
Le cadre de Solvabilité II, et en particulier l’ORSA, constitue à cet égard un levier structurant. L’intégration de scénarios combinés permet non seulement d’évaluer les besoins en capital, mais également d’analyser la robustesse des choix de souscription, de réassurance, d’allocation d’actifs et, plus largement, de la stratégie globale des organismes.
Par ailleurs, la soutenabilité du modèle assurantiel apparaît de plus en plus conditionnée par des facteurs économiques et institutionnels au sens large. Les contraintes sur les finances publiques, l’évolution des mécanismes de solidarité et la capacité des assurés à absorber les ajustements tarifaires deviennent des paramètres structurants du partage du risque.
Enfin, la montée en complexité des risques technologiques, notamment liés au cyber et à l’IA, renforce l’importance de la gouvernance, de la maîtrise des tiers et de la qualité des données. Ces éléments deviennent des composantes clés du pilotage prudentiel, au même titre que les outils traditionnels de gestion des risques.