VivaTech : quelles pistes de réflexion pour garantir la souveraineté technologique de l’Europe ?

Le 15 juillet 2025 |
Lors de la 9ème édition de Viva Technology en juin dernier, l’enjeu de la souveraineté technologique européenne était au centre de tous les débats. Face à la domination exercée par d’autres continents sur le marché de la tech, la compétitivité et l’indépendance européenne ne peuvent être assurées que par le développement d’innovations différenciantes sur le vieux continent. Si la mise en place du label « French Tech » constitue un succès au niveau national, de nombreux défis restent toutefois à relever pour étendre ce modèle à l’échelle européenne.

French Tech : les clés du succès d’un modèle de souveraineté technologique

Initiée en 2013, la Mission French Tech a pour but d’incarner, fédérer, faire croître et rayonner les startups françaises de la tech dans l’Hexagone et dans le monde. Lors de la clôture de VivaTech, le programme « Je choisis la French Tech », lancé en 2023, a annoncé avoir recueilli plus d’un milliard d’euros d’investissements de la part de groupes tricolores pour soutenir la croissance des startups du pays. « Le succès de la Mission French Tech est avant tout dû à son modèle unique. Il prend la forme d’un réseau de 1 400 bénévoles établis en France et à l’étranger pour faciliter les connexions et les rencontres stratégiques. C’est l’ampleur mondiale de son réseau qui fait sa force, car même au sein d’un projet de souveraineté technologique nationale, le développement d’innovations françaises doit inévitablement passer par une ouverture à l’international », introduit Florence Sardas, Associée en charge des Transformations et membre du Comité Exécutif du groupe Forvis Mazars.

Officialisé durant Vivatech, le partenariat entre NVIDIA (constructeur américain de puces électroniques) et Mistral AI (entreprise française spécialisée dans l’IA générative) a d’ailleurs affirmé un objectif fort à ce sujet : celui de créer la première solution de « cloud » européenne en alliant les forces de deux nations. « Admettre la nécessité de s’appuyer sur des technologies étrangères pour faire grandir un champion français renvoie un message fort et constitue un virage stratégique conséquent. Cette prise de conscience avait déjà été amorcée lors du sommet Choose France, qui a réuni un nombre record d’investissements étrangers cette année », explique Florence Sardas. En faisant le choix de l’ouverture vers l’international, les jeunes pousses tricolores peuvent bénéficier de capacités de financement indispensables, mais aussi se nourrir de technologies qu’elles ne maîtrisent pas encore.

 

Vers une French Tech reproduite à l’échelle européenne ?

Face à la domination exercée par les technologies américaines et asiatiques, il devient fondamental pour l’Europe d’adopter une stratégie pour garantir sa compétitivité et son indépendance dans ce domaine. « A l’heure de la mondialisation, l’impact des révolutions technologiques et industrielles (autrefois limité à un périmètre local) est démultiplié. Les projets innovants peuvent rapidement rencontrer un succès d’ampleur internationale, ce qui les rend d’autant plus menaçants pour les nations concurrentes », analyse Florence Sardas. Dans ce contexte, la mise en place d’une souveraineté technologique efficace nécessite la formation d’alliance solides et durables entre nations européennes. « Les états membres font face aux mêmes problématiques lorsqu’il s’agit de développer des technologies qui font la différence. Il est grand temps qu’ils prennent le parti de l’entraide, car chacun d’entre eux possède les ressources pour développer une partie de la solution ! », souligne Florence Sardas.

Mais ce levier au potentiel important reste aujourd’hui trop peu exploité. En cause, de nombreux freins administratifs et réglementaires qui complexifient son développement. « Le fait que les subventions européennes soient distribuées aux pays de façon régionale entrave la planification d’une stratégie harmonisée. La dispersion des fonds met chaque région en concurrence et ne facilite pas l’adoption d’objectifs communs », explique Florence Sardas. Parallèlement, la réglementation fiscale, juridique et sociale diffère selon les états et ajoute des difficultés à la mise en place d’une procédure commune. Pour y remédier, l’instauration d’un régime réglementaire commun aux 27 états membres est en cours de réflexion. Lors du Sommet pour l’action sur l’IA en février dernier, 20 groupes industriels européens ont franchi un cap prometteur en réalisant pour la première fois un investissement commun dédié au développement de l’IA sur le continent.

 

Connaître et exploiter les atouts de chacun

Pour faire de l’Europe un pôle d’innovation et de compétitivité légitime, chaque état doit apprendre à exploiter les atouts des autres. « Les pays européens délocalisent souvent leur production dans les pays asiatiques du fait de leurs bas coûts de main d’œuvre, mais n’ont pas le réflexe de se tourner vers leurs voisins les plus proches ! » regrette Florence Sardas. Pourtant, certains états (la Pologne par exemple) peuvent mettre à leur disposition des compétences efficaces aux coûts très abordables. De même, il est important que chacun connaisse ses faiblesses et sache renoncer à ce qu’il ne maîtrise pas, afin de mieux choisir ses combats. « Les débats autour de la souveraineté technologique sont majoritairement tournés vers l’IA, ce qui finit par éclipser les domaines sur lesquels l’Europe peut miser pour se démarquer : solutions de réindustrialisation responsables (green tech et cleantech), solutions de santé digitale (healthtech), ou encore cryptomonnaies et blockchain », rappelle Florence Sardas.

La réussite d’un tel modèle nécessite toutefois un important travail de sensibilisation auprès des dirigeants de grandes entreprises et des législateurs, qui constituent les piliers de cette stratégie de développement. « L’Europe a les capacités de devenir une puissance technologique attractive, à condition que chacun se mobilise pour cet objectif. La réticence des groupes français à investir dans la croissance des startups et à les nourrir de leur expertise doit notamment être désamorcée au plus vite. Même si la démarche lancée par la French Tech commence à porter ses fruits, seules la pédagogie et la valorisation d’alliances fructueuses inciteront à faire émerger de véritables champions européens », souligne Florence Sardas. De leur côté, les acteurs politiques doivent avoir toutes les clés en main pour prendre des décisions adaptées. « Les entreprises ont un rôle central à jouer en participant au débat public : celui d’aller au contact des décideurs pour les guider vers la mise en place d’une stratégie cohérente et pertinente », conclut Florence Sardas.

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