Le concept d’evidence-based public health – largement développé dans les pays anglo-saxons – repose sur l’idée que les décisions en santé doivent être fondées sur les meilleures preuves disponibles, qu’elles soient scientifiques, expérientielles ou contextuelles.
En France, la dynamique d’intégration des données probantes s’est accélérée sous l’impulsion de la Stratégie Nationale de Santé (SNS) et des recommandations du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP). Dans un contexte de complexification des enjeux sanitaires et de pression croissante sur les ressources publiques, l’utilisation des données probantes s’impose comme un levier stratégique pour une action en santé publique plus juste, plus efficace et mieux acceptée :
- Elle permet d’améliorer l’efficacité et l’efficience des interventions, en orientant les politiques et programmes vers des actions démontrées comme efficaces, réduisant ainsi les inégalités de santé et optimisant l’allocation des ressources.
- Elle contribue également à renforcer la légitimité et la transparence des décisions, en appuyant les choix sur des fondements scientifiques clairs, ce qui favorise l’adhésion des professionnels et du public.
- Enfin, les données probantes jouent un rôle clé dans la planification territoriale de la santé, en permettant d’adapter les interventions aux spécificités locales, de tenir compte des déterminants sociaux, économiques et environnementaux propres à chaque territoire.
L’exemple de la région Nouvelle-Aquitaine : structurer la prévention autour des données probantes
En Nouvelle-Aquitaine, l’Agence Régionale de Santé (ARS) et les opérateurs régionaux partagent une ambition forte : structurer l’offre de prévention autour de démarches efficaces, pertinentes et transférables, tout en professionnalisant les acteurs et en accompagnant leur montée en compétences.
L’ARS Nouvelle-Aquitaine a fait le choix de privilégier, d’ici 2026, un financement concentré sur des actions efficaces, voire probantes, c’est-à-dire lorsqu’un lien de causalité a été démontré entre l’action déployée et les résultats positifs obtenus (niveau 3 de preuve minimum), avec un suivi rigoureux de l’arrêt progressif des financements pour les actions jugées non probantes.
Cette orientation traduit une volonté de garantir l’efficacité et la qualité des interventions, tout en stimulant la production de nouvelles données probantes, notamment via le projet de la mise en place d’un appel à manifestation d’intérêt (AMI).
En parallèle, les opérateurs de deuxième ligne, comme la COREADD et Promotion Santé Nouvelle-Aquitaine, insistent sur l’importance de promouvoir la culture des données probantes de manière progressive et adaptée. Ils rappellent que pour de nombreux acteurs, ce concept reste « connu mais pas totalement maîtrisé », et que la diversité des contextes locaux nécessite des approches souples et évolutives.
Ainsi, loin de s’opposer, ces visions traduisent deux dimensions complémentaires : l’exigence institutionnelle de qualité et de résultats d’un côté, et le besoin d’appropriation, de créativité et de contextualisation de l’autre.
Vers une vision partagée des données probantes
La notion de données probantes recouvre aujourd’hui une diversité d’approches et de niveaux de preuve, ce qui peut générer des incompréhensions. Il est essentiel de distinguer :
- Les programmes probants, référencés dans un répertoire de Santé Publique France, validés selon des critères scientifiques stricts.
- Les données probantes, qui englobent un ensemble plus large de connaissances : résultats de recherche, savoirs issus de la pratique, retours d’expérience, et éléments contextuels.
Santé publique France a d’ailleurs fait évoluer la terminologie de son répertoire, désormais intitulé « registre des interventions efficaces ou prometteuses », pour mieux refléter cette pluralité. Cette évolution traduit une volonté d’accompagner des pratiques variées tout en maintenant un haut niveau d’exigence méthodologique.
Cependant, l’absence de définition stabilisée du concept peut entraîner des interprétations variables selon les territoires et les acteurs. D’où l’importance d’un travail collectif de clarification, afin de construire une vision partagée des données probantes et de faciliter leur appropriation par les professionnels de terrain.
Comprendre, produire, adapter : les défis de l’approche probante
L’intégration des données probantes en santé publique soulève trois grands défis :
Compréhension et appropriation des données probantes :
De nombreux professionnels rencontrent des difficultés à s’approprier la notion de données probantes, en raison d’un manque de formation, de ressources pédagogiques adaptées ou du turn-over des équipes. Ce frein peut être levé si des dispositifs de professionnalisation et d’accompagnement sont mis en place pour renforcer les compétences.
Production et reconnaissance de nouveaux programmes probants :
La création d’un programme reconnu comme probant implique une démarche rigoureuse d’évaluation scientifique, souvent longue et coûteuse. Ce processus peut décourager certaines structures, mais il peut être facilité par des appuis techniques, des partenariats et des financements dédiés.
Adaptation et mise en œuvre locale de programmes probants déjà existants :
L’application de programmes probants existants pose la question de leur transférabilité. En effet, un programme efficace dans un environnement donné ne garantit pas automatiquement les mêmes résultats dans un contexte différent. Une adaptation des programmes existants au contexte local est donc essentielle pour prendre en compte les besoins, contraintes et opportunités du territoire.
Renforcer les capacités et soutenir l’appropriation : un enjeu stratégique
Pour réussir l’intégration des données probantes, l’accompagnement des acteurs constitue un levier central. Plusieurs axes peuvent être identifiés :
- Partager une définition et une vision commune du déploiement des données probantes.
- Proposer des outils méthodologiques adaptés et un accompagnement sur-mesure aux porteurs de projets.
- Développer les compétences des équipes et des décideurs via des formations et ateliers spécifiques.
- Favoriser la capitalisation et le transfert d’expériences grâce à des espaces d’échanges et de mutualisation.
Dans ce contexte, les opérateurs de deuxième ligne jouent un rôle essentiel en outillant les acteurs et en facilitant l’appropriation de cette nouvelle culture (production de documents et contenus vulgarisés, sensibilisation, accompagnement de proximité, etc.). Les structures d’appui et d’accompagnement – telles que les cabinets de conseil spécialisés – constituent également des acteurs clés pour faciliter l’articulation entre les exigences institutionnelles et les réalités opérationnelles du terrain.
Conclusion - Faire des données probantes un levier durable pour la transformation de la santé en accompagnant le changement
L’avenir des données probantes en France s’annonce comme un enjeu central pour la transformation durable des politiques de santé publique. Leur intégration ne doit pas être perçue comme une contrainte, mais comme une opportunité de renforcer l’efficacité, la pertinence et l’équité des interventions sur l’ensemble du territoire. Pour répondre aux défis de demain, il est essentiel que « les données probantes soient omniprésentes » dans les politiques publiques de santé.
Cette ambition ne pourra se concrétiser sans un accompagnement fort : il s’agit de soutenir les acteurs, de favoriser la montée en compétences, de partager des outils adaptés et de promouvoir une culture commune de l’évaluation. L’accompagnement doit permettre à chacun – décideurs, professionnels, porteurs de projets – de s’approprier la démarche, d’innover et d’adapter les pratiques aux réalités locales.
Contributeurs :
- Dominique BOURGOIS, Directrice adjointe, Direction de la protection de la santé et de l’autonomie, ARS Nouvelle-Aquitaine
- Margaux FONTAN, Chargée de projet, COREADD
- Céline FOUCHET, Directrice adjointe, Promotion Santé Nouvelle-Aquitaine
- Delphine COURALET, Responsable scientifique, Promotion Santé Nouvelle-Aquitaine
- Estelle LAURENT, Coresponsable du Pôle Ressources, Promotion Santé Nouvelle-Aquitaine